Le Thy et la laque vietnamienne : un village du Nord en lumière
- Cabinet Gauchet Art Asiatique

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Dans l’imaginaire des arts d’Asie du Sud-Est, la laque vietnamienne occupe une place à part : à la fois peinture, artisanat savant et surface presque minérale, elle transforme le paysage en apparition. Le panneau « Vue d’un village du Nord Vietnam », signé Le Thy (1919-1961), en est une démonstration spectaculaire. Par ses dimensions (66,5 x 95 cm), son encadrement d’origine et son chromatisme intense, l’œuvre s’impose comme un « tableau-objet » : un paysage, oui, mais surtout une expérience de matière.
Ce qui fascine également, c’est la mémoire que porte ce type de pièce. Ici, la provenance est documentée : une collection particulière française, issue de l’ancienne collection d’André Renucci, l’œuvre ayant été acquise en Indochine par un officier de l’infanterie coloniale française, présent à Saïgon vers 1955. Au-delà de l’histoire familiale, ce parcours raconte la circulation des œuvres vietnamiennes au XXe siècle, entre ateliers locaux, amateurs éclairés et retours en Europe.
Lê Thị est une artiste vietnamienne du XXe siècle associée au développement de la peinture et de la laque moderniste vietnamienne dans l’héritage de l’École des Beaux-Arts de l’Indochine (EBAI), fondée à Hanoï en 1925. Son œuvre s’inscrit dans le mouvement de synthèse artistique qui caractérise la génération d’artistes vietnamiens formés ou influencés par l’enseignement franco-indochinois, mêlant traditions décoratives asiatiques et apports esthétiques occidentaux. Travaillant principalement la laque, médium emblématique de l’art vietnamien moderne, elle développe un langage visuel raffiné où dominent l’élégance des compositions, la subtilité des tonalités sombres et la recherche d’effets de profondeur obtenus par de multiples couches de résine et de ponçage. Son travail témoigne de l’essor international de la laque vietnamienne au XXe siècle, dans le sillage d’artistes majeurs tels que Nguyễn Gia Trí ou Phạm Hậu, qui ont contribué à faire reconnaître cette technique comme l’une des expressions les plus singulières de l’art moderne vietnamien.
Le Thy appartient à cette génération d’artistes vietnamiens du XXe siècle qui ont contribué à faire reconnaître la laque comme un médium majeur, capable d’exprimer autant la modernité que l’attachement aux motifs du pays. La période est cruciale : les artistes s’approprient des savoir-faire anciens — la préparation des supports, les couches successives de laque, les jeux d’incrustations et de poudres — pour créer des images pleinement picturales, destinées à être accrochées et contemplées comme des tableaux.
La laque vietnamienne se distingue par une construction en strates. L’artiste travaille par superpositions, puis révèle certaines couches par un ponçage maîtrisé. Ce processus, lent et exigeant, donne à l’image une profondeur optique singulière : la lumière ne se contente pas d’éclairer la surface, elle semble venir de l’intérieur. Dans ce dialogue entre tradition et langage moderne, Le Thy propose des compositions lisibles et poétiques, où le paysage devient le théâtre d’une harmonie recomposée.
Le panneau présente un panorama du Nord Vietnam construit en plans successifs. Au premier regard, on est saisi par l’audace des couleurs : des rouges profonds et terreux, des verts bleutés presque émaillés, des noirs veloutés qui structurent les montagnes, et surtout des rehauts dorés qui animent la végétation et accrochent la lumière.
Au premier plan, des cases au toit de chaume s’installent dans une clairière rougeoyante. La scène est ponctuée d’arbres et de plantes aux feuilles stylisées, dont les nervures semblent dessinées à l’or. À droite, une masse végétale lumineuse — bambous ou feuillages denses — forme un contrepoids décoratif, presque textile, à la profondeur du paysage. Au centre, un plan d’eau bleu-vert ouvre une respiration : quelques embarcations minuscules suggèrent la vie quotidienne, sans jamais rompre le calme général.
La montagne, en arrière-plan, est traitée comme une architecture naturelle : grands volumes sombres, transitions colorées, brumes et nuées où l’or apparaît par touches. La laque polychrome permet ici une mise en scène atmosphérique : les contrastes sont francs, mais les passages restent doux, comme filtrés. La signature, placée en bas à droite, ancre l’œuvre dans une démarche d’artiste, et non dans la simple production décorative.
Plusieurs éléments distinguent ce panneau. D’abord, son format important : 95 cm de largeur offrent à la composition une ampleur rare, propice à la narration du paysage. Ensuite, la maîtrise de la laque polychrome, qui conjugue décor et profondeur picturale. Là où certaines laques privilégient l’ornement, celle-ci tient la promesse d’un véritable tableau, avec une construction spatiale, un rythme et une respiration.
La pièce est aussi remarquable par sa palette audacieuse. Les rouges et les ors, loin d’un naturalisme strict, traduisent une vision : celle d’un Vietnam transfiguré par la matière. C’est précisément l’une des forces de la laque : elle autorise une forme de vérité poétique, plus sensorielle que descriptive.
Enfin, la provenance ajoute une dimension historique. Acquise en Indochine, conservée dans un bureau, transmise au sein d’une même famille, l’œuvre témoigne des liens complexes — affectifs, culturels, parfois ambivalents — entre la France et le Vietnam au milieu du XXe siècle. En ce sens, elle n’est pas seulement un paysage : elle est un fragment d’histoire, fixé dans une surface brillante, patiemment construite couche après couche.
Les œuvres de Lê Thị apparaissent relativement rarement sur le marché comparativement aux grands noms historiques de l’École des Beaux-Arts de l’Indochine comme Nguyễn Gia Trí, Lê Phổ ou Vũ Cao Đàm. Sa cote demeure donc plus accessible mais bénéficie depuis plusieurs années de la forte progression du marché de l’art vietnamien moderne et de l’intérêt croissant pour les artistes liés à la laque vietnamienne et à l’héritage EBAI.
Pour des œuvres de format modeste ou intermédiaire, les adjudications observées pour des artistes vietnamiens modernistes secondaires ou encore relativement confidentiels se situent souvent dans une fourchette d’environ 1 500 à 8 000 euros selon la qualité, la provenance, le sujet et l’état de conservation.
Les laques vietnamiennes importantes ou historiques peuvent cependant atteindre des montants très élevés lorsque l’œuvre est attribuée à des figures majeures du modernisme vietnamien. Des œuvres de Nguyễn Gia Trí ou Phạm Hậu ont ainsi dépassé plusieurs centaines de milliers d’euros en ventes publiques internationales.
Dans le cas de votre œuvre de Lê Thị présentée à la vente Céline Béral du 22 juin 2026 avec une estimation de 2000/3000 euros, cette fourchette paraît cohérente avec le marché actuel pour une laque vietnamienne moderniste décorative de belle qualité, tout en laissant un potentiel de progression si l’artiste bénéficie à l’avenir d’un travail de redécouverte historique ou institutionnelle.



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