Lê Văn Đệ, de l’Indochine à Capri : itinéraire d’un maître de l’art moderne vietnamien
- Anna Kerviel
- il y a 1 jour
- 5 min de lecture
À l’occasion de notre prochaine vente aux enchères en duplex Paris-Hanoï, consacrée aux arts du Vietnam et organisée avec la maison de ventes Millon le 11 avril prochain, nous aurons le privilège de présenter à la vente un ensemble de dessins et d’œuvres préparatoires de l’artiste Lê Văn Đệ (1906-1966), issu de cette même collection.
Cette occasion nous invite à revenir sur le parcours de l’artiste ainsi que sur l’histoire de cette singulière collection.

Biographie
Lê Văn Đệ (1906-1966) naît à Mỏ Cày dans le delta du Mékong, au sein d’une famille aisée de propriétaires terriens. Très tôt, il manifeste un talent remarquable pour le dessin. Après l’obtention du diplôme d’études primaires supérieures au lycée Lasan Tabert de Saïgon en 1925, son père l’oriente vers des études de droit ou de médecine. Le jeune homme nourrit cependant une ambition différente : se consacrer pleinement aux beaux-arts. La création, la même année, de l’École des Beaux-Arts de l’Indochine à Hanoï lui offre l’opportunité de poursuivre cette vocation.

Désireux de recevoir une formation académique, il se prépare au concours d’entrée avec l’aide de Huỳnh Đình Tụy, directeur de l’école d’arts appliqués de Gia Định. Reçu parmi les dix premiers admis de la première promotion, il se distingue tout au long de sa scolarité et sort major ex-aequo en section « peinture » de l’École en 1930, après cinq années d’études. Victor Tardieu, fondateur de l’institution, souligne alors son sérieux et ses qualités intellectuelles, rappelant qu’il fut également élu délégué général de ses camarades à l’internat Bobillot-Sud.
Dès l’année suivante, en 1931, Lê Văn Đệ participe à l’Exposition coloniale internationale de Paris, où il présente notamment Les Bords du Fleuve Rouge. Le critique d’art Adolphe Tabarant y voit « l’harmonisation d’un style d’estampe japonaise et du post-impressionnisme ». Il poursuit ensuite sa formation à l’École des Beaux-Arts de Paris, dans l’atelier de Jean-Pierre Laurens. Durant ces années parisiennes, plusieurs de ses œuvres attirent l’attention de la critique. En mai 1932, il obtient le deuxième prix d’un concours organisé par l’Association nationale des artistes français avec trois tableaux : La Diseuse de bonne aventure, Gare de Montparnasse et La Femme au diadème. Cette distinction lui permet d’obtenir une bourse pour poursuivre ses études en Grèce, mais surtout, en Italie.

Dans une lettre de l’artiste Vũ Cao Đàm à Victor Tardieu, est évoqué le départ de son camarade :« Paris, le 26 avril 1933 ; /.../ Lê Văn Đệ est parti pour l’Italie il y a trois mois. Il vient de m’écrire en me disant qu’il gagne bien sa vie là-bas, et décide de rester encore quelques mois. Tant mieux... »Ce séjour italien est également mentionné dans la presse, un article de l’Avenir du Tonkin en date du 30 novembre 1935 révélant notamment que « Le sympathique artiste s’est installé en Italie, à Capri, et là il se fit une très belle clientèle /.../ Il fit plusieurs expositions, particulièrement à Florence et à Turin, et à chaque fois il obtint un gros succès. » Les expositions de Le Van De en Italie rencontrent un important succès.
En 1936, lors de l’Exposition universelle de la presse catholique à Rome, il se distingue parmi des artistes venus de plus de trente pays. Son œuvre y reçoit le premier prix et il est invité à participer à la décoration du pavillon du Vatican consacré à l’Indochine et à l’Asie du Sud-Est. Pendant plusieurs mois, il dirige une équipe d’ingénieurs et d’artisans chargés de la réalisation de ce vaste programme décoratif. Ce succès lui vaut une reconnaissance internationale et les éloges de la presse artistique européenne. À cette occasion, le pape Pie XI lui décerne la Légion d’honneur pontificale, l’une des plus hautes distinctions du Vatican.

Il retourne en Indochine en 1939 après avoir sillonné l’Europe et s’être bâti une solide réputation artistique, auprès des hautes sphères politiques et religieuses de la société de l’époque. En 1942, il fonde avec d’autres confrères et amis artistes vietnamiens le Farta (foyer de l’art anamite). Il expose l’année suivante au Salon unique à Hanoï, et participe en 1954 à la création d’une École Nationale supérieure des Beaux-Arts à Saïgon. Il meurt en 1966, à Saïgon en laissant de nombreuses œuvres derrière lui et laissant l’empreinte d’un des maîtres fondateurs de la création moderne vietnamienne. Histoire de la collection
La collection que nous présentons dans la présente vente constitue le témoignage rare du séjour que fit Lê Văn Đệ en Italie au début des années 1930. Elle provient d’une famille italienne originaire de Capri et a été transmise aux actuels propriétaires par leur père, aujourd’hui âgé de soixante-quatorze ans, né et élevé sur l’île.
Au début du XXe siècle, Capri était un lieu particulièrement prisé des artistes, écrivains et intellectuels européens venus y chercher lumière et inspiration. C’est dans ce contexte que Lê Văn Đệ séjourna régulièrement sur l’île alors qu’il travaillait en Italie et effectuait des allers-retours entre Rome et la côte napolitaine.

À la fin des années 1970 et au début des années 1980, alors qu’il était encore enfant, le père des actuels propriétaires découvrit dans la mezzanine de sa tante Adele, en réalité la tante de sa grand-mère, un ensemble de fusains et dessins signés de l’artiste, certains réalisés en vue de son exposition à la Galleria Pesaro de Milan du 10 au 21 mars 1934. Il entretenait avec elle une relation particulièrement proche. Adele conservait ces œuvres depuis les années 1930. Selon ses souvenirs, Lê Văn Đệ logeait régulièrement dans la modeste pension de famille qu’elle tenait à Capri, une petite maison de trois ou quatre chambres située non loin de la Certosa San Giacomo. L’artiste occupait toujours la même chambre, ouverte sur la mer et entourée de vignobles, d’oliviers et d’arbres fruitiers. Au début de sa carrière et menant alors une vie simple, il laissait souvent sur place ses fusains, esquisses et matériel de peinture dans l’attente de ses séjours suivants.
Peu avant la Seconde Guerre mondiale, Lê Văn Đệ quitta l’île et ne revint jamais. Adele conserva précieusement l’ensemble de ces dessins pendant plusieurs décennies. Lorsque, des années plus tard, le père des actuels propriétaires quitta Capri pour s’installer à Paris, il emporta avec lui les œuvres qu’il considérait comme les plus abouties. Deux d’entre elles furent exposées dans la maison familiale parisienne, notamment La Femme se coiffant (datée de 1930, Hanoï) et un Profil de femme. D’autres dessins, esquisses préparatoires et portraits, parfois non signés, restèrent soigneusement conservés dans le grenier familial pendant plus de quarante ans.
Il y a deux ans, à l’occasion d’un déménagement, il décida de transmettre cet ensemble à ses enfants, perpétuant ainsi une provenance familiale ininterrompue et révélant aujourd’hui une collection restée confidentielle pendant plusieurs décennies.
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