La porcelaine dite « Bleu de Huê » Commandes vietnamiennes, savoir-faire chinois (XVIIᵉ–XIXᵉ siècles)
- Anna Kerviel
- il y a 5 jours
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La porcelaine communément appelée « Bleu de Huê » occupe une place singulière dans l’histoire des arts d’Asie orientale. Longtemps perçue comme une production locale vietnamienne, elle est aujourd’hui comprise, à la lumière des recherches muséales et universitaires, comme un ensemble de porcelaines bleu-et-blanc réalisées en Chine sur commande vietnamienne, principalement pour l’usage de la cour et des élites lettrées. Cette relecture, désormais largement partagée, permet de mieux saisir la nature hybride de ces œuvres : vietnamiennes par leur destination et leurs inscriptions, chinoises par leur lieu de fabrication et leur technique.

Une appellation d’usage, héritée de l’histoire du regard
L’expression « Bleu de Huê » apparaît surtout dans la littérature occidentale du XXᵉ siècle. Elle renvoie à la ville de Huế, capitale impériale sous la dynastie Nguyễn, où de nombreuses pièces furent conservées dans les palais puis dans les collections publiques. Cette désignation, commode mais imprécise, a longtemps laissé entendre une production locale, hypothèse aujourd’hui nuancée, voire rejetée, par les institutions vietnamiennes elles-mêmes.
Dans les publications vietnamiennes contemporaines, le terme đồ sứ ký kiểu est privilégié. Il signifie littéralement « porcelaines fabriquées sur commande » et insiste sur un point essentiel : ces objets furent conçus selon des modèles, inscriptions et usages définis par les commanditaires vietnamiens, mais réalisés dans des centres céramiques chinois disposant des capacités techniques nécessaires.
Contexte historique : commandes de cour et réseaux régionaux
Du XVIIᵉ au XIXᵉ siècle, les cours vietnamiennes — sous les Lê-Trịnh, les Tây Sơn, puis les Nguyễn — entretiennent des relations diplomatiques, commerciales et culturelles étroites avec la Chine. Dans ce cadre, la porcelaine joue un rôle central : vaisselle de palais, objets rituels, présents diplomatiques, marqueurs de statut.
Les ateliers de Jingdezhen, réputés pour leur organisation et leur maîtrise du décor au cobalt sous couverte, furent les principaux fournisseurs de ces commandes spécifiques. Les musées et chercheurs vietnamiens soulignent que la capacité à produire des séries cohérentes, portant des marques ou des inscriptions particulières, explique le recours répété à ces fours.

Technique et caractéristiques matérielles
Le décor bleu sous couverte
Les porcelaines dites « Bleu de Huê » appartiennent pleinement à la tradition du bleu-et-blanc : décor peint au cobalt sur la pâte crue, recouvert d’une glaçure transparente puis cuit à haute température. Le bleu varie selon la qualité du cobalt et la maîtrise du pinceau : lavis nuancés, contours plus ou moins appuyés, parfois avec de légères diffusions caractéristiques.
Les formes
Les collections publiques montrent une prédominance de :
bols et coupes, souvent associés à l’usage quotidien de la cour ;
assiettes et plats, destinés aux banquets ou aux présentations rituelles ;
plus rarement, brûle-parfums, pots à pinceaux ou objets de service.
La relative standardisation des formes contraste avec la personnalisation des décors et des inscriptions, signe d’une production pensée pour des usages précis.
Répertoire décoratif et inscriptions
L’iconographie relève largement du vocabulaire symbolique commun à l’Asie lettrée : dragons, phénix, nuées, vagues, perles enflammées, caractères de longévité ou d’auspice. Toutefois, les chercheurs notent que certaines compositions, le choix des poèmes ou la disposition des caractères répondent à un goût vietnamien spécifique.
Les inscriptions jouent un rôle central. Elles peuvent mentionner la destination palatiale, une fonction, ou parfois une série. Elles constituent aujourd’hui un champ d’étude à part entière, mobilisant historiens, épigraphistes et conservateurs.

Pièces de référence conservées en musée
Plusieurs collections publiques conservent des exemples emblématiques de porcelaines dites « Bleu de Huê ». En France, le Musée national des arts asiatiques – Guimet présente notamment des bols et coupelles attribués aux commandes vietnamiennes du XVIIIᵉ siècle, fabriqués à Jingdezhen. Les cartels insistent sur la destination vietnamienne et sur la prudence terminologique.
Au Vietnam, le Bảo tàng Cổ vật Cung đình Huế conserve un ensemble important de ces porcelaines, exposées comme des témoins matériels de la vie de cour. Les musées vietnamiens jouent un rôle central dans la redéfinition du corpus, en privilégiant l’expression đồ sứ ký kiểu et en replaçant les objets dans leur contexte historique local.

Une catégorie aujourd’hui mieux définie
Le « Bleu de Huê » apparaît désormais comme une catégorie historique construite, révélatrice des échanges culturels en Asie orientale. Les recherches croisées — muséales, universitaires et issues des communautés spécialisées — montrent que ces porcelaines ne peuvent être comprises qu’en tenant ensemble commande vietnamienne, fabrication chinoise et usage palatial.
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