Une introduction aux sabres japonais (Nihontō)
- Anna Kerviel
- 20 janv.
- 5 min de lecture
Les sabres japonais occupent une place singulière parmi les armes anciennes, à la croisée de l’histoire militaire et de l’artisanat d’art. Longtemps perçus en Occident à travers une image romantisée — celle du katana comme symbole absolu du guerrier nippon — ils constituent en réalité un domaine d’étude complexe, codifié et exigeant, que les Japonais désignent sous le terme générique de nihontō (日本刀).
Le sabre japonais n’est ni un simple objet décoratif ni un vestige martial figé, mais un témoignage matériel d’une tradition technique et esthétique ininterrompue sur plusieurs siècles. Chaque lame résulte d’un contexte précis : époque, école, province, évolution des styles et des usages. Sa compréhension suppose donc une lecture attentive de la forme, de la structure, de l’état de conservation et de la cohérence globale de l’objet.
Cet article s’adresse à des amateurs débutants ou souhaitant approfondir leur approche du nihontō dans une perspective de collection raisonnée. L’objectif n’est pas de fournir des certitudes rapides, mais des premiers repères méthodologiques permettant d’évaluer une lame avec rigueur et discernement.

1) Nihontō : de quoi parle-t-on exactement ?
Le mot nihontō signifie littéralement “sabre japonais”, mais dans un contexte de collection et d’expertise, il ne désigne pas n’importe quel “katana”.
Un nihontō se comprend comme une lame issue d’une tradition technique japonaise : forge et mise en forme d’un acier adapté, puis trempe différenciée créant la ligne de trempe (hamon). Cette tradition s’est raffinée au fil des siècles autant pour des raisons fonctionnelles que pour des raisons esthétiques.Il s’agit donc d’un terme générique regroupant tous les types de sabres japonais issu d’un travail de forge traditionnel. On retrouve donc des types de sabre très différents sous ce terme.
Y sont exclus les sabres modernes industriels (guntō, répliques, sabres décoratifs) et les sabres fabriqués hors du Japon

2) Repères historiques : périodes et attentes de lecture
Un nihontō se lit d’abord dans son temps : proportions, courbure, pointe, et style de trempe varient selon les époques et les usages.
La typologie la plus employée par les collectionneurs est la suivante:
Koto (古刀) : “lames anciennes” (avant la fin du XVIe siècle)
Shintō (新刀) : période Edo (standardisation, recherche esthétique)
Shinshintō (新々刀) : renaissance stylistique (fin XVIIIe–XIXe)
Gendaitō (現代刀) : production traditionnelle moderne
Cette périodisation détermine ce que l’on attend d’une lame (silhouette, types de hamon fréquents, etc.), et elle encadre les discussions d’attribution.
3) Ce que l’on “regarde” : les éléments qui fondent la qualité (et la valeur)
L’expertise d’un nihontō commence par une règle simple : la lame prime sur le nom. Un nihontō est avant tout un objet à observer. La “lecture” d’une lame se focalise sur plusieurs aspects:
Sugata (姿) : la silhouette générale (courbure, largeur, épaisseur). C’est un marqueur fort d’époque et de tradition.
Hada (肌) : le “grain” de l’acier (structure révélée par le polissage). L’intérêt ne vient pas uniquement du motif, mais de sa finesse, sa cohérence, sa vivacité.
Hamon (刃文) : la ligne de trempe. On examine sa netteté, sa texture (cristallisations), et ses activités secondaires (hataraki).
Boshi (帽子) : la terminaison du hamon dans la pointe, souvent discriminante.
Nakago (茎) : la soie (patine, forme, traces de lime). Elle conserve des informations capitales sur l’âge, les transformations, et la cohérence de l’ensemble.

4) Signatures, faux noms et “gimei”
Chez les collectionneurs, un leitmotiv revient avec insistance (et raison) : “buy the sword, not the signature” — “achetez la lame, pas la signature”. L’idée n’est pas de nier l’importance du mei, mais d’éviter le piège le plus fréquent : surpayer une signature prestigieuse sans que la lame corresponde.
Le terme clé est gimei (偽銘) : une signature “fausse” (ajoutée plus tard, ou attribuée à tort). Un point essentiel — souvent mal compris — est qu’une lame portant un gimei n’est pas nécessairement une “fausse lame” : la signature peut être apocryphe sur une lame ancienne et intéressante. L’examen porte sur la cohérence entre patine, traces de burin, style d’inscription, mais aussi sur la compatibilité entre la lame et ce que “déclare” le nom.
Une méthode simple (et saine) pour débuter consiste à décrire et apprécier la lame sans regarder le mei, puis à former une hypothèse d’époque/tradition, puis ensuite seulement, examiner la signature et vérifier la cohérence.
5) Certificats, shinsa, et ce qu’ils “garantissent” vraiment
Le marché du nihontō est structuré par l’existence d’organismes d’évaluation (shinsa) et de certificats.
La NBTHK (Nihon Bijutsu Tōken Hozon Kyōkai) est une institution centrale dans la conservation et la diffusion de la culture du sabre. Son musée (The Japanese Sword Museum / 刀剣博物館) présente la NBTHK comme fondée en 1948 dans un contexte de sauvegarde des sabres après la guerre, afin de préserver et transmettre le sabre comme bien culturel.
La NTHK (Nihon Tōken Hozon Kai) est également reconnue ; ses documents pédagogiques expliquent clairement le principe du shinsa : examen, authentification, et gradation selon qualité/condition.
Pour un amateur, l’erreur classique consiste à croire qu’un papier remplace l’examen de l’état, ou “rend parfaite” une lame.
En pratique, un certificat est surtout un outil de réduction du risque (authenticité/attribution), un repère pour la circulation sur le marché, et parfois un élément de cohérence historique (provenance, continuité de reconnaissance).
6) Montures (koshirae) et éléments de décor : un second champ de collection
Le néophyte achète souvent “un sabre complet”. L’amateur éclairé comprend que l’on a, en réalité, deux domaines : La lame d’une part, la monture (koshirae, tosogu) : garde (tsuba), menuki, fuchi-kashira, saya laqué, etc.
Les montures peuvent relever d’un luxe et d’un raffinement autonomes, parfois dissociés de la lame elle-même. Dans la pratique, il est fréquent que montures et lames aient été “mariées” (assemblées) à des périodes différentes.

Conclusion
Entrer dans le monde du nihontō, c’est apprendre à regarder un objet où la beauté est inscrite dans la matière : dans les cristallisations du hamon, la texture du hada, la dynamique du sugata, et la patine du nakago.
Pour le néophyte comme pour l’amateur, la progression la plus sûre reste d'observer, de comparer, et de se documenter, avec une prudence constante. En cas de doute sur l’authenticité ou la valeur de votre nihonto et pour toute estimation gracieuse, confidentielle et indépendante, le cabinet gauchet Art Asiatique se fera un plaisir de vous renseigner sur la valeur de votre sabre.




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