
Une rare pipe à eau vietnamienne en « Bleu de Hué » présentée aux enchères à Cannes
- Cabinet Gauchet Art Asiatique

- il y a 3 jours
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Le 24 juin 2026, Cannes Enchères présentera, avec l’expertise du cabinet Gauchet Art Asiatique, une rare pipe à eau vietnamienne en porcelaine dite « Bleu de Hué », estimée entre 10 000 et 15 000 euros.
L’objet réunit plusieurs éléments rarement conservés ensemble : une typologie spécifiquement vietnamienne, une porcelaine de très grande qualité produite pour le marché impérial vietnamien, un décor de dragons associé aux codes de pouvoir de la dynastie Nguyễn ainsi qu’une importante monture métallique ancienne conservée complète.
Les « Bleus de Hué », des porcelaines de commande pour la cour impériale vietnamienne
Les porcelaines dites « Bleus de Hué » désignent un ensemble de porcelaines bleu et blanc commandées par la cour impériale vietnamienne à des ateliers chinois, principalement ceux de Jingdezhen, dans la province du Jiangxi.
Le terme ne renvoie donc pas à une manufacture vietnamienne précise mais à des productions réalisées en Chine pour répondre aux goûts et aux usages de la cour des Nguyễn.
Le nom provient naturellement de Huế, capitale impériale de la dynastie Nguyễn à partir du début du XIXe siècle. Ces porcelaines étaient destinées à l’empereur, aux mandarins et aux grandes familles aristocratiques vietnamiennes. Elles occupaient une place essentielle dans la culture matérielle de la cour : services de table, objets de lettrés, garnitures d’autel, brûle parfums, coupes rituelles mais aussi objets du quotidien raffinés comme cette pipe à eau.
Au Vietnam, ces porcelaines sont souvent désignées sous le terme « đồ sứ ký kiểu », que l’on peut traduire par « porcelaines commandées sur modèle ». La cour vietnamienne adressait en effet des commandes très précises aux ateliers chinois : formes particulières, dragons impériaux, inscriptions, poèmes ou motifs adaptés aux usages vietnamiens.
Jingdezhen et la maîtrise technique de la porcelaine impériale

L’un des aspects les plus remarquables de cette pipe demeure la qualité de sa porcelaine. La blancheur très pure de la pâte, sa translucidité, la finesse du décor et la profondeur du cobalt sous couverte permettent de rattacher cette production aux meilleurs fours chinois travaillant pour le Vietnam.
Cette qualité exceptionnelle repose notamment sur l’utilisation du kaolin, une argile blanche extrêmement pure, mélangée à la pierre de porcelaine locale, roche feldspathique finement broyée. Cette combinaison permettait d’obtenir une pâte particulièrement blanche, fine et résistante après cuisson à très haute température.
Les ateliers de Jingdezhen maîtrisaient ainsi la production de porcelaines d’une remarquable translucidité, idéales pour les décors bleu et blanc au cobalt sous couverte. À l’inverse, les productions vietnamiennes locales, notamment autour de Bát Tràng ou de Hué, présentent généralement des pâtes plus ivoirines, des glaçures plus épaisses et un dessin moins précis.
Cette différence explique pourquoi les élites vietnamiennes continuaient à commander leurs plus prestigieuses porcelaines en Chine plutôt que de les produire localement.
Une production liée à l’essor de la dynastie Nguyễn
Le développement des Bleus de Hué s’accélère à partir de la fin du XVIIIe siècle puis surtout sous la dynastie Nguyễn, après l’accession au pouvoir de Gia Long en 1802.
Sous Gia Long puis Minh Mạng, la cour impériale cherche à affirmer son prestige à travers des commandes somptuaires inspirées des modèles impériaux chinois tout en conservant des caractéristiques vietnamiennes propres.
Bien que cette pipe ne porte pas de marque de règne, son style, son décor de dragons et la qualité de sa porcelaine permettent de la rattacher avec cohérence aux productions vietnamiennes de goût Nguyễn réalisées pour des milieux privilégiés au XIXe siècle.
Les recherches récentes montrent d’ailleurs que ces porcelaines circulaient à travers les grands réseaux maritimes reliant la Chine méridionale aux ports vietnamiens. Hội An joua notamment un rôle majeur dans ces échanges avant que Hué ne concentre progressivement les circuits liés à la cour impériale.
Une forme profondément vietnamienne

Si la Chine connaît différents types de pipes et d’ustensiles liés au tabac, la pipe à eau en porcelaine montée de métal demeure surtout caractéristique du Vietnam.
Les voyageurs occidentaux du XIXe siècle décrivent fréquemment leur usage dans les milieux lettrés et mandarins vietnamiens. Le corps en porcelaine servait de réservoir d’eau. Le tabac était placé dans un petit foyer métallique puis allumé à l’aide d’une braise. La fumée traversait ensuite l’eau avant d’être aspirée au moyen d’un tube, souvent en bambou.
L’usage de ces pipes était essentiellement lié à la consommation de tabac et fortement associé à la sociabilité masculine lettrée. Elles accompagnaient les réunions de mandarins, les discussions savantes et les moments de réception. Elles faisaient partie d’un ensemble d’objets comprenant boîtes à tabac, plateaux, pinces à braise et accessoires liés au bétel.
Un marché en pleine redécouverte
Les pipes à eau en Bleu de Hué demeurent aujourd’hui rares sur le marché occidental, particulièrement les exemplaires anciens conservés avec leurs montures métalliques complètes.
Le marché connaît depuis plusieurs années un intérêt croissant de la part des collectionneurs vietnamiens et internationaux pour les objets liés à la cour impériale Nguyễn et aux grandes commandes sino vietnamiennes du XIXe siècle.
Le cabinet Gauchet Art Asiatique avait déjà présenté avec Cannes Enchères une pipe à eau comparable en Bleu de Hué, mise en avant par La Gazette Drouot et adjugée 63 500 euros en décembre 2024, confirmant l’intérêt croissant du marché pour ces objets vietnamiens impériaux



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